Stéphane Forman, vétérinaire à la Banque Mondiale, répond à nos questions.
1. Bonjour Stéphane, peux tu nous préciser ton rôle au sein de la Banque Mondiale ?
Mon titre exact est « Spécialiste élevage » pour la région Afrique au sein du département « Agriculture et Développement Rural » de la Banque mondiale (BM).
Mon rôle consiste à appuyer les gouvernements des pays en voie de développement ou en transition et recevant un support de la part de la BM dans le secteur de l’agriculture et de l’élevage. Je travaille donc avec les Ministères de l’Agriculture et de l’Elevage africains, la société civile, les organisations de producteurs et le secteur privé pour identifier, concevoir puis superviser des projets de développement en production et santé animale.
L’objectif est de s’assurer que : (i) ces projets sont techniquement valables, viables et qu’ils ont l’impact attendu sur les populations visées en terme de réduction de la pauvreté, de sécurité alimentaire, de santé publique et de croissance économique, et (ii) que les gouvernements qui mettent en œuvre les projets respectent les règles de la BM en terme de passation de marché et de gestion financière pour limiter au maximum les risques, de corruption par exemple.

Groupe de travail de préparation d'un projet à Koudougou, Burkina Faso
2. Stéphane, peux tu nous parler de ton parcours professionnel et de tes motivations ?
Le début de mon parcours professionnel a été un peu… hésitant !
Quelques mois passés à l’INRA en recherche sur les pathologies des poissons, quelques autres en clientèle rurale, puis enfin 1 an et demi en canine à Marseille m’ont fait réaliser que rien de tout cela ne satisfaisait complètement aux besoins de diversité, de voyages que j’avais, mais aussi au besoin de se sentir investi dans une ou des causes.
La suite a été une séries d’opportunités saisies, avec d’abord mon départ en Guadeloupe, au sein des services vétérinaires pour mon service militaire, encore obligatoire début 2001, mais qui m’a vu rester finalement plus de 3 ans là-bas, pour créer puis développer le service de santé animale, expérience très enrichissante.
Je suis ensuite parti 4 ans en Asie du Sud-est (basé en Thaïlande) dans le cadre de la coopération française et du besoin de répondre à la crise de la Grippe Aviaire, ce poste m’ayant permis de me spécialiser en épidémiologie auprès de l’Université de Perth (Australie) et me voici maintenant depuis 2 ans à Washington au siège de la Banque mondiale.
Tout cela n’aurait évidemment pas été possible sans les rencontres extrêmement enrichissantes que ces différents postes m’ont permis de faire, et entre autre Martial Petitclerc, Directeur des Services Vétérinaires en Guadeloupe à l’époque, Bernard Vallat, Directeur Général de l’OIE, Jean-Luc François (Agence Française pour le Développement) ou encore François Le Gall (Banque mondiale)… Tous vétérinaires français, mais avec des profils et des expériences tellement variés !
Travailler dans les pays en développement est quelque chose d’extrêmement enrichissant, personnellement et professionnellement.

Séance de travail avec une communauté du district de Samburu, Kenya
3. Ton image de « Tintin au Congo » est séduisante et fait rêver : comment ressens-tu cette situation ?
Je n’aime pas trop cette comparaison, surtout depuis les polémiques qui ont un peu secoué l’image de Tintin et de son créateur. Même si naturellement mon job m’oblige constamment à aller au contact des populations, à comprendre leur culture, leurs contraintes et à s’adapter en permanence.
Mais le développement subit depuis quelques années de fortes mutations. Nous ne sommes plus dans le schéma où nous, pays développés, « savons tout » et prétendons apporter la solution immédiatement. Au contraire les pays émergents prennent progressivement en main leur stratégie de développement et nous intervenons en support uniquement. L’aboutissement de ce processus a eu lieu avec la « Déclaration de Paris » qui incite les partenaires au développement à travailler de façon plus coordonnée et selon les visions des pays visés. Bien sur la mise en œuvre effective se fait peu à peu mais cela reste la tendance.

Point d'abreuvement pour le bétail construit avec le support de la Banque mondiale dans le district aride de Mandera, nord Kenya
4. Tu as exercé l’activité de vétérinaire canin, comment perçois-tu aujourd’hui l’image de tes confrères praticiens Français
Question difficile, car j’ai « décroché » depuis presque 10 ans maintenant…
L’image globale me parait cependant positive, et à titre personnel, c’est vrai qu’il y a des aspects de l’activité de praticien qui me manquent aujourd’hui, en particulier l’aspect entrepreneurial, le contact direct avec les propriétaires ou le côté strictement médical qui progresse très rapidement et se rapproche de plus en plus de la médecine humaine, ce qui est passionnant.
Maintenant il me semble que le vétérinaire praticien perd aussi peu à peu son image de « notable » au bon sens du terme et le respect qu’il engendrait il y a encore peu de temps. Le risque « d’américanisation » de la profession me fait un peu peur aussi, avec un anthropomorphisme de plus en plus fort de la part de beaucoup de propriétaires, qui amène la profession à se formaliser de plus en plus et à être confronté à une obligation totale de résultats sous peine de voir le praticien assigné en justice. Ces modèles sont assez inquiétant aux Etats-Unis ou au Japon, mais aussi déjà en France en médecine humaine.

Groupement de femmes productrices de lait à Mandera, district aride du nord Kenya
5. Cette activité de praticien pourrait-elle t’attirer à nouveau un jour ?
Il y a peu de chances, mais il ne faut jamais dire jamais…
6. Comment perçois tu l’avenir du vétérinaire français, eu égard notamment, à l’application prochaine de la Directive Services
Je ne suis pas sur d’être le mieux placé pour répondre à cette question. Cette Directive ne concerne que peu mon type de profile et c’est donc seulement un regard extérieur que je peux donner. Mais mise à part l’évolution que je citais juste avant, je reste optimiste pour la profession.
La peur de la concurrence est un mal assez typiquement français ! Je crois qu’il faut voir tous les aspects positifs que cette Directive va apporter : la libre circulation des personnes et des services donc la liberté d’établissement et de prestation des services sont des gages de qualité des soins rendus et de transparence.
La diversité que cela pourra apporter dans les profiles et les méthodes peut être positive également, que ce soit pour les patients et leur propriétaires, comme pour nos confrères. Cependant, il faut absolument s’assurer qu’en parallèle, les harmonisations des règles nationales et des curriculums de formation soient réalisées.
Ayant habité et travaillé dans plusieurs pays et continents, je peux le dire : le système et la profession vétérinaire français sont perçus comme parmi les meilleurs au monde. Il faut donc s’assurer que cette Directive n’aboutisse pas à un nivellement par le bas.






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